Aku no Hana de Oshimi Shuuzou

Publié le 16 Avril 2013

Aku no Hana de Oshimi Shuuzou

Cris de rage rentré.

Titre: Aku no Hana

Manga-ka: Oshimi Shuuzou

Date de publication au japon: 2009

Statut de la série: En cours

Statut de ma lecture: En cours

Nombre de tomes parus au Japon: 09

Kasuga est un collégien vivant dans une petite ville au milieu des montagnes. Bibliophile, il révère les Fleurs du Mal de Baudelaire tout en vivant sa vie monotone . Celle-ci bascule le jour où il vole, sur un coup de tête, les vêtements de sport de la jolie Saeki, camarade de classe à laquelle il voue un amour secret. Or une autre élève, l'étrange et inquiétante Nakamura, a été témoins du forfait. Le jeune homme se retrouve vite victime de chantage de la part de celle-ci...

Aku no Hana (Les fleurs du Mal en VF) est un manga dont on entend pas mal parler en ce moment notamment à cause de sa récente adaptation animée qui semble faire hurler d'horreur les fans. Ne l'ayant pas vu, et ne comptant pas la voir, je ne sais pas ce qu'elle vaut, alors parlons plutôt du manga...

Comment passer d'un nouveau School Days à un manga de génie.

Soyons honnête, si Aku no Hana se limitait à ses deux premiers tomes (ou plus exactement à ses 12 premiers chapitres), je n'aurais même pas pris le temps d'y consacrer une critique. Pourquoi ? Et bien parce que dans ces premiers tomes ont suit les mésaventures de cet abruti de du pauvre Kasuga tiraillé entre deux femmes: La belle, douce, pure, aimante, merveilleuse et délicate Saeki à laquelle il essaye tant bien que mal de cacher qu'il a volé ses vêtements ; et la méphistophélique diablesse Nakamura qui met tout en œuvre pour lui pourrir la vie parce qu'elle veut « dévoiler le pervers en lui ». Or notre gros crétin de brave Kasuga tout en étant attiré par Saeki est de plus en plus intrigué par le comportement hors normes de Nakamura, mais n'est pas foutu de choisir l'une des deux.

Récapitulons à quoi on a droit: Triangle amoureux débile, héros abruti complet, et personnages féminins complètement caricaturaux. Sans oublier bien sûr tout l'aspect ecchi, fanservice, ouaistropcooldesnichonagheeuuuaghheeuuu sous-jacent. Alors certes on est accroché par l'histoire dés ce stade du manga: « Saeki va-t-elle apprendre que Kasuga lui a volé sa tenue de sport ? Qui Kasuga va-t-il choisir ? Comment Nakamura va-t-elle mettre son grain de sel dans la vie de notre héros ? Vous le saurez dans le prochain chapitre ! »... Cependant il faut admettre que ça ne vole pas bien haut.

Oui, mais.

Comme c'est écrit dans le petit encart là-haut, Aku no Hana compte 9 tomes. Or si certains manga tiennent bien plus longtemps avec une intrigue bien moins construite *touss*School days*touss* Oshimi Shuuzou a lui d'autres projets en tête pour ses personnages.

Car si cette histoire de triangle amoureux reste assez longtemps, le sujet est en réalité très vite transcendé pour faire de ce manga autre chose qu'un fantasme d'adolescent. En effet à partir de la fin du tome 2, le scénario part en sucette (dans le bon sens du terme) de façon irrémédiable et en crescendo jusqu'au premier chapitre du 7ème tome.

Les personnages qui nous apparaissaient comme clichés, ridicules et crétins au possible, particulièrement Kasuga, se révèlent en fait extrêmement complexes. Le sujet ne devient plus tellement la relation neuneu pseudo pervers entre les trois personnages, mais plutôt l'illustration du malêtre profond que tous trois, à l'image des adolescents et des êtres humains du monde entier peuvent ressentir pour peu qu'ils réfléchissent un temps soit peu...

Du 10% de personnes intelligentes sur terres... Et des autres 90%.

En effet, que ce soit Kasuga par son goût des livres (cliché) ou Nakamura par son refus de se conformer aux normes (autre cliché) tous deux apparaissent, dés le début, en décalage par rapport aux autres... Et quels autres. En effet le portrait de la société dressé par Oshimi Shuuzou est proprement glaçant que ce soit les camarades de classes des principaux protagonistes ou les adultes du manga. La masse est présentée comme fondamentalement stupide, bornée, inquisitrice, prompt à se trouver des boucs émissaires, incapable et ne voulant de toute façon pas tenter comprendre tout ce qui est différent d'elle. Le tout en étant en étant incapable de voir plus loin que la satisfaction immédiate de pulsions qu'ils passent leur temps à nier. Le meilleur exemple à ce sujet étant la façon dont les élèves de la classe de Kasuga tout en traitant de pervers la personne qui a volé les vêtements de Saeki (sans savoir de qui il s'agit) se permettent sur la jeune filles de remarques assez répugnante pour évacuer leur frustration. Le monde des adultes est à peine moins enviable avec son étroitesse et son uniformité consternante. L'hypocrisie générale a de quoi se faire dresser les cheveux sur la tête et prend des proportions de plus en plus hallucinantes au fil du manga. Si bien qu'un peu comme dans Kami no kodomo (à un niveau moindre, les Nishioka Brosis vont en effet beaucoup plus loin) on finit par éprouver une profonde répulsions pour cette masse indistincte d'individus qui se complet dans sa médiocrité et son rejet d'elle-même et ne supporte pas que quelqu'un puisse en sortir ou tout simplement aspirer à autre chose.

Et Baudelaire dans tout ça ?

Et bien, si vous êtes fan de Baudelaire et que c'est la seule raison qui vous a poussé à lire ce manga... Je pense que vous allez êtres déçu.

Attention, on retrouve dans le manga des éléments essentiels des Fleurs du Mal bien que ça ne saute pas tout de suite aux yeux. L'idéal Baudelairien de femme fatale, la Salomée si chère aux auteurs du 19ème siècle, est par exemple présente à travers le personnage de Nakamura. Cette dernière, à la fois effrayante et fascinante, entraîne le héros à son corps plus ou moins défendant dans les tréfonds de la « perversion » à la manière du Vampire du poème. La critique de la société citée précédemment pourrait rentrer dans cette catégorie aussi, puisque tel les danseurs décris dans « Danse Macabre » la masse dépeinte par le manga-ka est totalement ignorante de ses propres ténèbres et de la mort qui la guette. On retrouve également dans Aku no Hana l'expression du spleen cher au poète, bien qu'elle soit ici proche d'une forme de claustrophobie sociale. Et au risque de vous spoiler, viennent aussi bien sûr dans la liste des éléments communs: la lente fascination du héros pour la perversion dont il se défendait pourtant corps et âmes, ainsi qu'une réflexion finalement assez analogue à celle de Baudelaire quant aux chances de secours de l'être humain.

Pour autant si l'on retrouve les éléments strictement analytiques du texte, le rapport que l'on entretient avec les Fleurs de Mal lorsque l'on a lu et aime ce livre est tellement personnel qu'il est fort probable que le parallèle non seulement ne vous saute pas aux yeux, mais déçoive même franchement. Ce que j'avais trouvé magnifique, personnellement, dans l'oeuvre de Baudelaire c'était sa description de la sensualité, et de sa passion dévorante pour les femmes. Puissance évocatrice que je n'ai pas retrouvée, ou rarement et généralement pas avec autant de brio, dans le manga. Le rapport de Kasuga au femme étant celui de n'importe quel adolescent de manga frustré qui déglutit en rougissant à la vue d'un bout de sein, et dépasse rarement, pour ne pas dire jamais, ce stade.

Qui plus est, le manga-ka dépasse le propos de l'auteur notamment à travers le personnage de Saeki qui opère un vrai Junya Miracle, et dont la transformation donne une toute autre dimension à l'oeuvre; mais aussi à travers toute la « troisième partie » dont je m'apprête à parler.

Donc, oui, clairement il y a un rapport étroit entre le manga et le recueil: Est-ce que ça va vous jaillir au visage tout de suite, et surtout est-ce que ce sera plaisant ? A vous de juger.

Un troisième mouvement que je ne sens pas trop...

Ainsi le manga semble se découper en trois parties. Vers la fin du tome 2 le manga ecchi bateau du début mue en une critique acerbe de la société et une description du malêtre humain. On pourrait se dire que la transformation est achevée et que la chenille est devenue papillon... Mais non. Après ce qui me semble être le paroxyme du manga qui survient au tome 7, bah si vous avez lu l'encart il reste encore 2 tomes. Et c'est là que l'on assiste un peu à la déchéance. Car après 7 tomes d'accumulation de tensions qui débouche sur grand final absolument magistral... A t'on vraiment envie de savoir la suite ?

Ou plutôt devrais-je dire: Non, on a pas envie de connaître la suite.

Pourtant, le manga-ka continue là où n'importe qui d'autre aurait mit un beau « fin » qui aurait rassuré tout le monde. Honnêtement, c'est excellent, mais on est en droit de se demander, du coup, vers quoi il se tourne. Or l'idée, qui n'est pas sortie de nulle part, qu'après tout cela Oshimi Shuuzou parvienne à nous pondre une morale facile et usée m'inquiète franchement. Imaginer une morale, alors que le principe même du livre dont il s'inspire est qu'il n'y en a pas, étant en soi une perspective peu glorieuse. Et puis, outre l'extrapolation, à partir de ce moment là le manga devient chiant au possible. Justement à cause de la monté d'adrénaline qui caractérisait tous les chapitres avant ce point. Bien entendu c'est volontaire de la part du manga-ka, du moins j'ose l'espérer, mais pourvu que ça ne dure pas trop longtemps non plus, car c'est réellement pénible.

Pour ce qui est du dessin...

Caractéristique principale de Aku No Hana, le dessin y est semi réaliste. C'est assez important car, pour un sujet finalement aussi psychologique, c'est un véritable parti pris. Mais le manga-ke ne cherche visiblement pas à nous éloigner de la réalité physique malgré son discours qui dépasse largement les personnages qu'il dépeint. Au contraire il nous ancre dans une réalité détaillé et ne se permet que quelques rares fois des métaphores évidentes. Peut-être cela aide-t-il d'ailleurs l'immersion dans l'histoire. Pour autant les personnages restent très expressifs ce qui permet et d'assister à leurs tourments intérieurs avec plus de clarté, et peut-être aussi de mettre le strict minimum de distance par rapport à l'oeuvre.

Pour ce qui est de la qualité du dessin à proprement parler, comme souvent elle évolue au cours du manga: Le dessin un peu rigide et parfois maladroit du début, mais toujours détaillé, se transforme en un dessin de plus en plus élégant tout en restant toujours dans cette réalité crue qu'il cherche à dépeindre. En somme le dessin est de qualité et s'accorde parfaitement au propos... Ce qui justifie peut-être une partie de l'agacement ressentis par les fan du manga lorsqu'ils ont vu l'anime, lequel prend une direction différente en poussant le réalisme à l'extrême.

Mais alors POURQUOI c'est si bien ?

Résumons: Deux premiers tomes qui sont du niveau de School days, deux derniers tomes qui sont d'un ennui consternant, vous êtes en droit de vous demander pourquoi diable ne pas lui accoler un simple smiley de satisfaction et non un d'émerveillement ?

Parce que Oshimi Shuuzou est un génie extrêmement doué. Aussi bien dans la mise en scène que dans le scénario, et même dans le dessin: Lorsque l'on commence Aku no Hana il est PHYSIQUEMENT IMPOSSIBLE de s'arrêter. Pour ma part je l'ai lu d'une traite sans relever la tête et quand je l'ai fait il était 3 heures du matin. Chaque fois que le scénario devient un poil répétitif, chaque fois que l'on croit tomber dans le cliché, chaque fois qu'il y a un moment d'apaisement: Le manga-ka parvient toujours à passer par dessus ses obstacles et à nous prendre par les tripes. Son message est universel et puissant, nous mettant face à nos propres interrogations en tant qu'être humains.

Conclusion:

Il faut lire Aku no Hana et pas seulement pour satisfaire ses pulsions déviantes. Bien que je ne sache pas exactement où le manga-ka veut nous emmener, et qu'importe s'il est fort probable que cet étalage de génie débouche sur une morale en bois, au moins ce manga a-t-il le mérite de parler avec brio d'un malaise profond et partagé par beaucoup.

Odilon Redon for the win !

Odilon Redon for the win !

Rédigé par Nocturne

Publié dans #mangas psychologiques

Repost 0
Commenter cet article