IS Otoko demo nai onna demo nai sei de Chiyo Rokuhana

Publié le 19 Mars 2014

IS Otoko demo nai onna demo nai sei de Chiyo Rokuhana

Tout ce que vous vous êtes toujours demandé sur l'intersexuation.

Titre: Is, Otoko demo nai onna demo nai sei

Manga-ka: Chiyo Rokuhana

Date de publication au japon: 2003

Statut de la série: En cours

Statut de ma lecture: En cours

Nombre de tomes parus: 13

IS, prononcer « Ai Esu » est l'abréviation d'intersexuation, et désigne les personnes qui sont nées avec des organes génitaux qui ne correspondent pas aux critères de différenciation entre mâle et femelles. En France on les a longtemps appelés hermaphrodites. A travers une série d'histoires dressant le portrait de plusieurs d'entre eux et de leur entourage, la manga-ka nous dépeint le quotidien de ces personnes et les difficultés auxquelles elles doivent faire face dans un monde qui définie uniquement les sexes de manière binaire et y accorde une importance allant parfois jusqu'à l'absurde.

Puisqu'il semblerait que j'ai entamé, de manière totalement involontaire par ailleurs, un cycle « manga, féminisme et questions de genre » je m'apprête à le clore avec un bon josei traitant d'un thème rarement abordé sous un angle aussi sérieux et intelligent: L'intersexuation.

Pas là pour te faire fantasmer.

En effet l'intersexuation, n'est pas rare dans le mangaverse. Seulement elle est toujours représentée sous un angle fantasmé, sexualisé et totalement irréaliste, et généralement dans des productions pornographiques. Moins que d'intersexués, il s'agit le plus souvent d'hermaphrodites, aux organes génitaux parfaitement formés et fonctionnels qui sont un mythique objet de fantasme.

La réalité est très différente, et c'est justement ce que tente de nous expliquer Chiyo Rokuhana en nous décrivant de manière très pragmatiques la vie quotidienne des intersexués. Déjà en commençant par nous expliquer comment sont formés les intersexués, à savoir à des années lumière du fantasme largement véhiculé. Car posséder les deux sexes ne signifient pas qu'ils soient complets et fonctionnels, du coup beaucoup possèdent un sexe plus développé que l'autre tout en ayant des caractéristiques propres aux deux.

En outre cela permet de répondre à des questions qui, en tant que cis et non intersexuées, m'avaient toujours taraudées, et qui, je pense, doivent être d'autant plus essentielles pour les personnes concernées. Par exemple en quoi consiste une opération de changement de sexe ? Celle-ci permet-elle une sexualité épanouie ? Que font les médecins face aux enfants intersexués ? Autant de questions qui ont ici trouvées leurs réponses... Pour la plupart extrêmement violente. Dés fois que l'on en doute encore, le patriarcat n'est pas tendre vis à vis des personnes qui ne correspondent pas aux modèles sur lesquels il fonctionne. La description qui est faite d'une opération de réassignation sexuelle est particulièrement brutale et si j'ai lu par la suite qu'en réalité il est possible d'éprouver du plaisir après ce genre d'opération, en supposant qu'elle soit bien faite, ce n'est pas du tout ce que sous-entend la manga-ka, et ça fait froid dans le dos. Les réaction des médecins qui poussent les parents d'enfants intersexués à les opérer pour leur assigner un sexe juste après la naissance ont également de quoi paniquer. On y apprend aussi des éléments cruciaux sur la vie en tant qu'intersexués (la fréquente nécessité d'un traitement hormonal pour rester en bonne santé, notamment).

La marge entre le rêve et la réalité est grande et ce qui en ressort c'est que les intersexués vivent un combat permanent pour avoir droit à une vie normale.

Intersexués et non-intersexués.

Cependant l'autre point intéressant est que la manga-ka ne présente pas le combat des IS pour être reconnus dans la société, ou simplement vivre un quotidien normal, comme quelque chose dont ils sont les seuls responsables. En parlant aussi des parents de ces personnes, de leurs amis ainsi que du corps enseignant, et médical elle offre à la fois un témoignage des différentes réactions des personnes mâles et femelles face aux IS, allant parfois jusqu'à une extrême violence, mais donne aussi des solutions à ces personnes pour créer un environnement safe pour les intersexués. Essayant de créer des ponts entre le quotidien des IS et notre quotidien en tant que non IS pour mieux nous faire comprendre leur vécu, et les difficultés auxquels ils font face.

Genre !

Autre point intéressant c'est qu'à travers ses personnages (et particulièrement à travers Haru, le héros des 3,5 quarts du manga) la manga-ka pose des questions extrêmement pertinentes sur les questions de genre en général et dans la société nippone en particulier, dénonçant un clivage entre les genres, allant parfois jusqu'à l'absurde, qui est clairement responsable de la violence à laquelle les IS doivent faire face.

A ce sujet le chapitre sur les sacs à dos à l'école m'a paru très pertinent, en effet alors qu'Haru, qui est donc intersexuels et ne s'identifie pas spécifiquement comme fille ou garçon, bien qu'il ai plutôt un comportement masculin, s'apprête à rentrer à l'école primaire, il se retrouve face à un problème de taille: Les sacs à dos sont genrés. D'un côté ceux des filles, roses évidemment, et de l'autre ceux des garçons, bleus, bien sûr. Forçant les enfants à s'identifier, et à se revendiquer d'une de ces deux catégories présentée comme totalement hermétiques. Alors que bon, tous ces sacs pourraient être de toutes sortes de couleurs que ça ne changerait rien, finalement. Cette absurdité reviendra à plusieurs reprises notamment à l'école lorsqu'il sera question de porter des uniformes, eux aussi vecteur extrêmement rigides d'un genre vu comme imperméable. A ce sujet la mère d'une autre IS soulève d'ailleurs l'idiotie totale de la chose lorsqu'elle explique à sa fille avoir reçu un prospectus pour un restaurant où on lui demandait de spécifier son sexe pour répondre à une enquête...

S'il s'agit d'un problème de taille pour les intersexués, la manga-ka souligne également que ces modèles rigides posent problème à toutes sortes de gens pour toutes sortes de raison... En parvenant tout de même à éviter les principaux concernés (en dehors des IS) mais j'y reviendrai.

La vie n'est pas un long fleuve tranquille, mais c'est cool quand même.

On sent clairement la volonté didactique mais aussi la visée sociale de Chiyo Rokuhana dans ce manga qui répond certes à beaucoup de question et analyse la situation des IS au Japon mais demeure néanmoins profondément humain. Car si elle tire un constat plutôt amère sur ce qu'est la vie des IS et sur comment ils sont accueillis dans la société, elle met en scène un personnage principal, Haru donc, à l'optimisme à toute épreuve soutenu par une famille en or et des amis précieux qui parviennent à surmonter une à une les difficultés nombreuses, et parfois colossales, auxquelles ils doivent faire face. Tout au long du manga l'auteur essaye de donner du courage à ses lecteurs et lectrices intersexués et de leur montrer la possibilité d'être heureux quoi que la société pense d'eux. Notamment, justement, en parlant parfois d'autre chose que du fait que ses personnages soient intersexués. Ainsi, si l'intersexualité d'Haru fait parti intégrante de sa personnalité et est souvent un obstacle pour lui, il a également des rêves et des aspirations: Il aime le foot depuis tout jeune et veut devenir pâtissier. Qui plus est tout au long de son œuvre, qui est rappelons le, un josei, la manga-ka diffuse des messages qu'en tant que femme nous aurions clairement plus besoin d'entendre, comme le fait que nous sommes plus que notre seule apparence. Et je trouve tout cela admirable.

Ce gigantesque témoignage et message de soutien touche profondément grâce à une mise en scène que l'auteur maîtrise parfaitement, et une description minutieuse et touchante des sentiments de ses personnages qui demeurent, tout au long du manga, profondément humains dans leurs qualités comme leurs défauts. Ainsi même s'il ne s'agit pas d'une œuvre biographique ou autobiographique, et que le graphisme rappel n'importe que shôjo/josei un sentiment de réalité et de proximité émane du manga. Personnellement j'ai beaucoup BEAUCOUP pleuré devant les 10 premiers tomes de IS, de tristesse, mais surtout d'émotion...

J'aurais aimé m'arrêter là et faire de IS otoko demo nai onna demo nai sei une critique dithyrambique. Malheureusement malgré son but louable et ses très nombreuses qualités. Is comporte aussi de gros GROS défauts.

Application de la loi de Yôko Kamio

La loi de Yôko Kamio c'est une idée que j'avais déjà énoncé lors de la critique d'Hana yori dango: Pour moi, plus un manga est long, moins il est bon.

Alors vous allez me dire que j'exagère un peu parce qu'après tout IS ne fait que 13 tomes ce qui est dérisoire dans le monde du manga et que j'ai par ailleurs encensé des manga bien plus longs tels que Akumetsu. Mais en réalité, après réflexion, c'est moins la longueur physique du manga que de savoir quand clore l'intrigue qui importe. En effet sur ses 18 tomes, Akumetsu ne clos rien de majeur avant les derniers volume, de fait, continuer l'écriture (et donc la lecture) semble logique.

Dans IS, en revanche, à partir du tome 9 on pourrait avoir une fin à chaque tome. Mais la manga-ka s'obstine à continuer avec les même personnages sur les tomes qui suivent. C'est d'autant plus pénible que dans le cas de Haru, on a quand même assisté à sa vie en détail depuis SA NAISSANCE alors qu'il a 23 ans dans les derniers tomes ! Alors certes, une fois de plus, l'intention de départ est louable puisqu'il s'agit d'aborder tous les aspects de la vie en tant qu'intersexué de l'enfance à l'âge adulte et de voir comment réagissent les différents milieux dans les faits et comment ils devraient réagir pour créer une société plus saine.

Sauf que: C'est totalement indigeste.

C'est totalement indigeste parce que du coup la manga-ka part dans tous les sens en abordant absolument tous les problèmes du moindre personnage secondaire (on ne pourra pas lui reprocher de ne pas donner de fond à ses personnages) et que l'intrigue finit par tourner en rond en confrontant le héros de manière quasi cyclique aux mêmes problèmes et aux mêmes doutes sans qu'aucun avancement n'ai vraiment lieu.

Le pire c'est que ce faux pas apparaît comme la preuve d'une réflexion extrêmement pertinente de la manga-ka: La vie n'est pas un manga et ne se termine pas après les moments les plus heureux, c'est un enchainement d'évènements joyeux et tristes, de hauts et de bas... Certes. Mais le problème c'est que IS, en revanche, EST un manga ! On ne s'affranchit pas aussi facilement d'un support. Arrive un stade où il faut accepter que ça se termine, et de préférence avant la mort de vieillesse du héros !

Pour ne rien arranger Chiryo Rokuhana reste prisonnière des codes du manga pour femmes. Je ne peux pas vraiment dire des codes du jôsei car je les connais peu, mais en revanche elle se plie volontiers à certains codes du shôjo qui, pour ma part, m'agacent au plus haut point: Triangle amoureux, longue absence, ami d'enfance... Bien sûr, la manga-ka détourne certains de ces codes pour notre plus grand bonheur, seulement j'ai pour ma part toujours la désagréable sensation qu'elle finit toujours par y revenir et s'en donner à cœur joie.

Tout, tout, tout, vous saurez tout SUR TOUT.

Autre problème de la manga-ka c'est que sa volonté sociale a totalement pris le pas sur sa narration. Si bien qu'elle semble vouloir aborder tooooooouuuuussss les problèmes possibles et imaginables que peuvent rencontrer ses lectrices et lecteurs: Peines de cœur, situation familiale complexes, viol conjugal (oui, oui, même si le mot n'est pas employé), avortement, handicap, harcèlement...

Honnêtement je trouve ça super et nécessaire, mais devait-elle vraiment tout mettre dans une même intrigue ?! Parce qu'au final on s'éloigne quand même franchement du sujet de départ, à savoir l'intersexuation, et si certains sujets sont en effet intelligemment mis en rapport avec, d'autres sont rapprochés du sujet de départ d'une manière quasiment absurde.

D'autant plus que la formule de départ d'IS aurait pu régler ce problème. Car avant de se concentrer uniquement sur Haru et son entourage sur plus de 12 tomes, le manga commençait comme un recueil présentant différents intersexués, dans des environnements divers, et vivant leur intersexuation de différentes manières. En gardant cette formule, la manga-ka aurait très bien pu traiter un panel de situations très vastes et aborder tous les sujets qui lui tenaient à cœur sans lasser le lecteur.

Après je ne sais pas dans quelle mesure la manga-ka a été poussée à continuer l'histoire d'Haru par ses éditeurs à cause de son succès, donc je ne rejette pas entièrement la faute sur elle non plus et je trouve qu'encore une fois la visée sociale est très facilement palpable dans ce défaut donc finalement je comprends.

You're nobody until somebody HETEROSEXUAL loves you. ♪

Un autre truc, en revanche, qui m'a énormément perturbé dans ce manga et que je trouve bien moins excusable est particulièrement visible à partir du tome 10. En effet tout en parlant de questions de genre et en remettant en cause leur absurdité, en dehors des intersexués, Chiyo Rokuhana ne parle absolument pas des autres personnes qui sont le plus victimes de ces normes. En effet dans le monde la manga-ka, TOUT LE MONDE EST CIS ET HÉTÉRO. Sur la pléiade de personnages secondaires qui apparaissent au cours des 12 tomes que constituent l'histoire d'Haru pas UN SEUL n'est homosexuel ou transgenre. Même les personnages qui ne se plient pas aux normes n'en demeurent pas moins hétéro. Je ne sais pas si c'est un spoiler mais dans le doute: Attention spoiler dans tout les paragraphe suivant.

J'en veux pour preuve que même Haru, qui donc a plutôt tendance à s'identifier en tant qu'homme, lorsqu'il tombe amoureux d'Ibuki, souligne que c'est sa partie « féminine » qui réagit physiquement à son contact, parce que bien sûr ça ne pourrait pas être sa partie masculine ATATION ! Et d'ailleurs à mon sens, bien que la manga-ka n'insiste pas dessus c'est le fait qu'Haru n'envisage même pas d'aimer Ibuki en tant qu'homme qui rend sa relation avec lui si pénible. S'il acceptait que c'est possible, il prendrait des hormones masculines pour rester en bonne santé et vu qu'il s'est toujours identifié prioritairement en tant qu'homme, ça n'aurait aucune foutue importance ! Bien sûr, Ibuki et Haru sont moqués par la classe parce qu'ils seraient gay, mais ce qui est souligné par là c'est que les autres élèves ne comprennent pas ce que c'est que d'être intersexué, plus que l'enfer des normes de genre pour les LGBT.

Cette absence choquante, dans un manga qui parle autant de normes de genre et de problèmes aussi divers, est complété par une tendance à se rouler crassement dans le « tu seras mère ma fille ». En effet toutes les femmes du manga qui couchent tombent enceinte et l'avortement de l'une d'entre elle est d'ailleurs traité d'une manière qui ne m'a pas du tout plu. En effet la jeune fille qui se fait avorter se sent coupable. Elle vie sa précédente relation, avec un con, et son avortement comme une faute, bien que finalement elle soit la victime dans l'histoire. C'est logique dans le développement du personnage, et c'est un excellent témoignage... Sauf que la manga-ka ne prend jamais la peine de prendre le contrepied de ce que ressent ce personnage pour dire aux lectrices que NON for fuck sake elle n'a rien fait de grave et c'est elle qui a souffert ! B8< Du coup on a l'impression que la manga-ka culpabilise le personnage et donc les lectrices qui auraient vécu une expérience similaire. Et ça: Ca craint.

Toujours sur le thème de la maternité, l'impossibilité pour les intersexués d'avoir des enfants est présentée comme LA PLAIE ULTIME et insurmontable. Ce qui me dérange profondément. Parce que du coup c'est réduire les sexes à leur rôles procréateurs (une femme est une femme que si elle peut avoir un gosse) et qu'en plus... Enfin, y'a l'adoption quoi. Bon après il y a peut-être une réalité sociologique au Japon concernant l'adoption que j'ignore. Mais je ne vois pas pourquoi il serait si difficile d'adopter un enfant dans un pays où il est possible d'adopter un adulte.

… Oh no you didn't !

Le pire c'est que non seulement ces travers ne vont évidemment pas en s'améliorant au fil des tomes (Loi de Yôko Kamio) mais qu'en plus d'autres tout aussi grave viennent s'y greffer. Dont un dans les tous derniers tomes parus qui m'a mis hors de moi: Un racisme flagrant. Et alors là vous savez quoi, je vais vous spoiler, et j'en ai rien à faire ! Parce que que le seul personnage noir de tout le manga soit une espèce d'enfant sauvage qui a une posture animale, sans aucunes manières ni éducation, ouvrant les portes avec une pince à cheveux, et se goinfrant comme un ogre je trouve ça TRES LIMITE. Pour ne pas dire totalement, purement, et simplement raciste.

Et qu'on ne me dise pas « c'est normal c'est le Japon » parce que NON des personnages de couleur dans les manga y'en a peut-être pas des masses, mais y'en a, et il ne sont clairement pas tous aussi caricaturaux. B8< Et même si c'est sans doute de la maladresse, ça n'excuse rien du tout.

Conclusion:

Un manga très intéressant et bien écrit sur l'intersexualité, qui est beau, émouvant et hyper touchant... Les 9 premiers tomes. Avant de se vautrer complètement dans des défauts qui avaient déjà commencé à apparaître plus tôt. Pour autant, ça demeure un manga que je recommande chaudement pour des raisons éducatives mais aussi qualitatives.

IS Otoko demo nai onna demo nai sei de Chiyo Rokuhana

Rédigé par Nocturne

Publié dans #mangas tous publiques, #mangas psychologiques

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